La « Road to Geneva » a déjà commencé, et elle doit aussi être une aventure humaine

Un blog d'Ignacio Packer, Directeur exécutif de la Fondation de Caux

08/10/2026
Road to Geneva blog square FR

 

Ignacio Packer, UN Geneva
Ignacio Packer à l'Office des Nations unies à Genève

Que se passe-t-il lorsque l'intelligence artificielle commence à influencer des décisions qui touchent à notre travail, à nos opportunités et à notre vie démocratique ? Dans ses dernières réflexions, Ignacio Packer, directeur exécutif de la Fondation de Caux, s'interroge sur ce que signifie naviguer à l'ère de l'IA, et les enjeux pour la confiance, la démocratie et notre responsabilité collective.

En s'appuyant sur un récent atelier interactif organisé lors de la Semaine de la démocratie à Genève, il revient sur l'emploi des jeunes, sur l'importance d'intégrer différentes générations et perspectives à la conversation, ainsi que sur le rôle que Caux peut jouer sur la « Road to Geneva ». Sa question centrale est simple, mais lourde de sens : alors que l'IA élargit le champ de nos possibles, comment faire en sorte que nos choix restent profondément humains ?

 

Un format inhabituel et l'épreuve de la décision

Hier, pour la Semaine de la démocratie à Genève, nous avons posé une question simple à une audience composée de personnes de générations et d'horizons différents : que ne devrions-nous jamais déléguer entièrement à l'intelligence artificielle ?

Une entreprise doit-elle recruter dix jeunes diplômé.e.s plutôt que vingt parce que l'IA peut désormais accomplir la moitié des tâches traditionnellement confiées aux profils juniors ? Un système d'IA devrait-il recommander non seulement comment une entreprise se restructure, mais aussi qui doit perdre son emploi ? Et à partir de quand une décision d'entreprise parfaitement rationnelle devient-elle une question d'intérêt public ?

Voilà quelques-uns des dilemmes explorés lors de l'atelier interactif « Décider à l'ère de l'IA : emploi des jeunes et confiance démocratique », qui s'est tenu à la Chambre de commerce, d'industrie et des services de Genève (CCIG) dans le cadre de la Semaine de la démocratie à Genève, en collaboration avec la Fondation Kofi Annan, le Center for Digital Trust (EPFL) (Centre pour la confiance numérique), In.ception Marketing et HyperSecureIT.

Notre objectif n'était pas d'organiser une énième conférence sur l'IA. Nous avons plutôt placé les participant.e.s dans la position, un peu inconfortable, de devoir trancher. Mais surtout, la discussion ne portait pas uniquement sur les jeunes. Nous avons eu le plaisir d'accueillir plus de 20 élèves du Collège Calvin à Genève qui ont pris une part active à l'événement et fait entendre dans la salle la voix d'une génération appelée à vivre directement avec les choix que nous faisons aujourd'hui.

Le format était délibérément inhabituel. Les participant.e.s sont devenu.e.s des citoyen.ne.s et des actionnaires. Certain.e.s ont endossé les rôles de PDG, de directeur.rice des ressources humaines, de jeune employé.e, de représentant.e du personnel, de la société civile, et même de l'intelligence artificielle elle-même. Les autres sont devenu.e.s des actionnaires-citoyen.ne.s, appelé.e.s à décider en dernier ressort.

Mais ce qui m'a le plus intéressé, ce n'est pas de savoir si les gens votaient oui ou non. C'est ce qui se passait entre les votes : les personnes présentes ont écouté, se sont opposées, ont changé de point de vue. Parfois, elles ont même changé d'avis.

Cela peut sembler banal, mais dans une société aussi polarisée que la nôtre, je suis de plus en plus convaincu que c'est tout sauf banal.

That may sound rather ordinary, but in today's polarized society, I increasingly think it is anything but ordinary.

Les personnes ont écouté. Elles se sont opposées. Elles ont changé de point de vue. Parfois, elles ont même changé d'avis. Dans notre société polarisée, c'est tout sauf banal.

Geneva Democracy Week 2026 CCIG AI event
De gauche à droite : Ignacio Packer à l'événement lors de la Semaine de la Démocratie / Eléments intéractifs / Processus de décision avec les intervenant.e.s et les participant.e.s.
(photos : Eve Brenot & Mélanie Lam)

 

De la Semaine de la Démocratie de Genève à la « Road to Geneva »

Il existe une raison plus large pour laquelle ces conversations comptent aujourd'hui. Les 21 et 22 juin 2027, la Suisse accueillera le Geneva AI Summit. Piloté par la Confédération suisse, ce sommet s'inscrit dans la série internationale de sommets sur l'IA lancée en 2023. Son thème central, « Bridging Innovation and Trust », ne pourrait être plus en phase avec les questions que nous explorons à Caux.

Mais ce qui m'intéresse tout particulièrement, c'est ce qui se passera d'ici juin prochain.

La « Road to Geneva » est bien plus qu'un programme organisé de manière centralisée. Il s'agit d'une série mondiale d'événements décentralisés et de consultations multipartites menant au sommet qui permet aux organisations et aux réseaux de contribuer à travers des pré-événements reconnus, un appel à thématiques (« Call for Issues », lancé à l'automne 2026) et, plus tard, des événements parallèles indépendants. Autrement dit, il existe une route vers le sommet, et beaucoup de monde peut aider à la construire.

L'écosystème de la Genève internationale se mobilise déjà autour des questions d'innovation, de confiance numérique, de gouvernance et de sécurité. Pour moi, cela soulève une autre question : que pourraient apporter la Fondation de Caux et ses activités à ce parcours ? Peut-être bien plus que ce que nous imaginions au départ.

Le thème central du Sommet, « Bridging Innovation and Trust », ne pourrait être plus en phase avec les questions que nous explorons à Caux.

La confiance n'est pas qu'une affaire de technologie

Le Caux Palace, notre centre pour le dialogue et la réconciliation près de Montreux, n'est pas un centre de recherche en IA. Et nous ne devrions pas chercher à le devenir. Notre contribution est ailleurs. Depuis 80 ans, Caux se préoccupe de confiance, de paix, de leadership responsable et de la capacité de personnes aux points de vue radicalement différents à se rencontrer et à dialoguer.

L'IA rend ces questions plus urgentes. Lors d'une récente discussion pour CARAC TV, j'ai tenté de l'exprimer à travers trois idées simples :

  • Plus nos outils deviennent intelligents, plus nous devons investir dans notre intelligence humaine.
  • La confiance, ce n'est pas promettre aux gens que rien ne changera. C'est ne pas les abandonner lorsque tout change.
  • L'IA accroît notre capacité d'agir. Elle ne réduit pas notre responsabilité.

La discussion d'hier a rendu ces idées très concrètes.

Si l'IA supprime bon nombre des tâches de début de carrière par lesquelles les jeunes professionnel.le.s apprennent traditionnellement leur métier, comment acquerront-il.elle.s l'expérience nécessaire pour devenir les expert.e.s de demain ?

Un.e jeune avocat.e qui débute en recherchant de la jurisprudence et en préparant les premières analyses. Un.e jeune professionnel.le de la finance qui construit des tableaux et analyse des données. Un.e jeune communicant.e qui rédige des premières ébauches. Des juniors qui apprennent en observant, en essayant, en se trompant et en étant corrigé.e.s par des collègues plus expérimenté.e.s. Ce sont précisément certaines des tâches que l'IA est de plus en plus capable d'accomplir.

La question de l'IA n'est donc pas simplement une question de ressources humaines. Elle devient une question d'inclusion, d'opportunités et, en fin de compte, de confiance dans nos institutions économiques et démocratiques. Une génération qui a le sentiment que les décisions technologiques et économiques sont sans cesse prises à son sujet, mais sans elle, risque de perdre confiance, non seulement envers les employeur.euse.s, mais aussi envers les institutions qui l'entourent.

C'est là que l'IA devient un enjeu démocratique. C'est pourquoi il était important que des élèves d'un collège genevois soient présent.e.s dans la conversation qui s'est tenue hier : en votant, en remettant en question les présupposés et en interrogeant les choix en cours.

C'est aussi pourquoi la Fondation de Caux promeut et accueille de façon constante des événements sur la démocratie, comme Réimaginer la(les) démocratie(s), le programme de formation mené par des jeunes en collaboration avec le programme de la Fondation pour jeunes leaders, Creative Leadership, et le Caux Forum pour la démocratie.

La question de l'IA n'est donc pas simplement une question de ressources humaines. Elle devient une question d'inclusion, d'opportunités et, en fin de compte, de confiance dans nos institutions économiques et démocratiques. Elle devient alors un enjeu démocratique. 

Geneva Democracy Week 2026 CCIG AI event
Nos intervenant.e.s (de gauche à droite): Peter Osazuwa, Sarah Noble, Bénédicte Casaï, Declan O'Brien, Olivier Crochat et Inès Bekkis (photos : Mélanie Lam)

 

Cette route, on la construit ensemble

Une chose m'est apparue de plus en plus clairement au cours de l'année écoulée : Caux n'a pas besoin de devenir expert en IA pour participer à la discussion. Caux doit travailler avec celles et ceux qui le sont, tout en apportant à la table ce qu'elle sait de la confiance, du dialogue, de la démocratie et des relations humaines.

C'est déjà le cas. L'atelier d'hier était lui-même le fruit d'une collaboration entre des univers différents.

Olivier Crochat, du Center for Digital Trust (EPFL), a apporté son éclairage sur la confiance numérique, la recherche et les compétences de demain. Declan O'Brien, de la Fondation Kofi Annan, a abordé les questions de démocratie et de gouvernance. Peter Osazuwa, de HyperSecureIT, a exploré les opportunités et les défis de l'IA. Inès Bekkis, d'In.ception Marketing, a fait entendre les attentes d'une jeune génération. Ma collègue Sarah Noble s'est penchée sur la manière dont nos décisions peuvent rester profondément humaines.

La collaboration est aussi allée au-delà du panel. Bénédicte Casaï, de la Fondation pour Genève, à travers Code Critique, a apporté une autre dimension essentielle : l'esprit critique et notre capacité à questionner ce que la technologie nous dit.

Ce réseau est précieux, tout comme les autres relations que Caux développe dans ce domaine, notamment son partenariat avec PoliSync autour des programmes de formation AI for Social Good.

Et la route se poursuit. Du 28 au 30 octobre, au Caux Palace, notre immersion résidentielle « Diriger avec humanité à l'ère de l'IA » réunira à nouveau différentes expertises. Coorganisée avec Chemin 28, elle mobilise le Center for Digital Trust (EPFL), PROMOVE, la CCIG et l'Inner Development Goals Foundation, aux côtés de dirigeant.e.s d'entreprise et d'acteur.rice.s venu.e.s d'horizons internationaux.

Caux n'a pas besoin de devenir expert en IA pour participer à la discussion. Caux doit travailler avec celles et ceux qui le sont, tout en apportant à la table ce qu'elle sait de la confiance, du dialogue, de la démocratie et des relations humaines.

Ignacio CCIG AI event Geneva Democracy Week 2026
Ignacio à l'animation de l'événement du 7 octobre (photo : Mélanie Lam)

 

De « que peut faire l'IA ? » à « que voulons-nous faire ? »

Une IA digne de confiance ne sera pas construite par les seul.e.s technologues, pas plus que par la société civile, les gouvernements ou les entreprises agissant chacun de leur côté. Elle exige des espaces où ces différentes formes d'expertise, et ces différentes générations, peuvent se rencontrer. C'est peut-être précisément là que la Fondation de Caux peut apporter sa contribution à la « Road to Geneva ».

Travailler en partenariat avec d'autres renforce une conviction qui s'affirme chez moi : notre rôle n'est pas de dupliquer l'expertise technologique, réglementaire ou entrepreneuriale qui existe déjà dans l'écosystème genevois et lémanique. Il est de relier cette expertise aux questions humaines auxquelles la technologie seule ne peut répondre.

La question n'est donc pas simplement : que peut faire l'IA ? Elle est : maintenant que nous en sommes capables, que voulons-nous faire ? Qui doit participer à cette décision ? Et quelle responsabilité sommes-nous prêt.e.s à assumer pour ses conséquences ? Cette distinction pourrait prendre une importance croissante sur la « Road to Geneva ».

La confiance ne naîtra pas de la seule réglementation, ni des algorithmes ou des normes techniques. Elle se construit, ou se détruit, aussi à travers les relations. Selon que les gens se sentent écoutés. Selon qu'il.elle.s comprennent pourquoi les décisions sont prises. Selon que les personnes concernées par la transformation ont un certain pouvoir d'agir sur elle. Et parfois à travers quelque chose de plus en plus à contre-courant : prendre le temps de ralentir pour réfléchir avant de décider.

À Caux, nous accordons depuis longtemps de l'importance à ces moments de réflexion, et même de silence assumé. Dans un monde d'IA et de réponses instantanées, cela peut sembler étrangement démodé.

Je pense que c'est l'inverse. Dans un monde qui s'accélère, savoir ralentir avant une décision importante pourrait devenir une compétence stratégique. Depuis 80 ans, la Fondation de Caux fait l'expérience de la valeur d'un espace de réflexion et de silence, qui aide les personnes et les organisations à trouver clarté et orientation pour les décisions qu'elles prennent et les actions qu'elles mènent.

Dans un monde qui s'accélère, savoir ralentir avant une décision importante pourrait devenir une compétence stratégique.

Ignacio (à gauche) lors d'un événement au Caux Palace

Une route à emprunter ensemble

Alors que je m'apprête à quitter mon poste de directeur exécutif à la Fondation de Caux, j'ai inscrit la « Road to Geneva » dans ma passation, car j'y vois une belle occasion pour Caux de continuer à relier son travail existant à ce parcours plus large. Les liens sont déjà solides avec des thématiques telles que l'emploi des jeunes, le leadership responsable, le développement intérieur, la confiance, le dialogue, la démocratie et la participation citoyenne. S'appuyer sur ces connexions pourrait offrir à Caux des manières concrètes de contribuer à la conversation dans les années à venir.

Et qui sait : il y a peut-être la place, quelque part en chemin, pour un rassemblement à Caux même. Pas une énième conférence classique sur l'IA, mais un espace résidentiel où des personnes qui n'ont pas habituellement le temps ni l'occasion de se retrouver peuvent s'extraire de leurs rôles institutionnels, écouter, exprimer leurs désaccords et réfléchir. C'est, après tout, quelque chose que Caux sait faire.

Le 7 octobre, nous avons clos notre atelier par une question : dans cinq ans, quelle décision prise aujourd'hui voudrons-nous encore pouvoir dire que c'était la nôtre, et dont nous assumons la responsabilité ?

Cette question me semble mériter d'être portée jusqu'à Genève. Car une démocratie augmentée n'est sûrement pas une démocratie où l'intelligence artificielle prend de meilleures décisions à notre place. C'est une démocratie où nous devenons meilleur.e.s pour décider, ensemble.

Dans cinq ans, quelle décision prise aujourd'hui voudrons-nous encore pouvoir dire que c'était la nôtre, et dont nous assumons la responsabilité ?

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Ignacio Packer est directeur exécutif de la Fondation de Caux, une fondation caritative suisse engagée pour la confiance, le leadership éthique, un mode de vie durable et la sécurité humaine. Fort de plus de 30 ans d'expérience dans l'humanitaire et le développement, il a d'abord travaillé à la Banque européenne pour l'Amérique latine, puis chez KPMG, avant de s'imposer pendant plus de 25 ans comme une figure reconnue à la tête d'ONG et d'alliances internationales. Expert des droits humains et des enjeux sociaux, il s'est particulièrement engagé dans la défense des dispositifs de protection des migrant.e.s et des réfugié.e.s, notamment des enfants et des jeunes.

 

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