1951 - Maurice Mercier: « Pas un cri de haine »

Par Eliane Stallybrass

18/03/2021
Maurice Mercier 1951

 

Jean-Jacques Odier n'est pas très impressionné lorsqu'il rencontre pour la première fois Maurice Mercier, l'homme à l'origine des grandes délégations industrielles françaises qui visitent Caux en 1951. Il aurait semblé tout à fait à l'aise, servant derrière un bar au coin de la rue, écrit Odier à propos de leur rencontre dans les bureaux de la fédération française des travailleurs du textile Force ouvrière. « Mais au cours des semaines suivantes, en apprenant à mieux le connaître, nous avons découvert un être humain exceptionnel ».

Mercier avait commencé à travailler dans l'industrie textile à l'âge de 13 ans et avait gravi tous les échelons de la CGT, la fédération française des syndicats. Il avait été communiste et un membre courageux de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. À la fin de la guerre, il estime que le syndicat fait passer la politique avant la lutte pour les droits des travailleurs. Il quitte le syndicat, mais la camaraderie de la lutte et l'idéologie qui l'avait motivé lui manquent.

 

Maurcie Mercier Lille big reso
Maurice Mercier pendant un rassemblement à Lille, France

 

Lorsque Jean-Jacques Odier, fils d'un banquier genevois et active à temps plein pour Initiatives et Changement (anciennement connues comme Réarmement Moral), et son ami britannique, Bill Porter, le rencontrent en 1950, il est cynique et découragé. Mais ils sont frappés par la rapidité avec laquelle il s'approprie l'idée d'un changement de comportement et d'une énergie créatrice au-delà de la lutte des classes. Lors d'une visite à Caux cet été-là, il déclara : « Pas un cri de haine, pas une heure de travail perdue, pas une goutte de sang versée : voilà la révolution à laquelle le Réarmement moral invite patrons et ouvriers ».

Il avait cette marque de tous les vrais révolutionnaires - une vision, et il m'a aidé à trouver une vision aussi.

Odier et Porter invitent Mercier à participer à une conférence du Réarmement moral sur l'île de Mackinac, aux États-Unis, en juin 1951. Ils pensaient que cela pourrait élargir ses horizons, mais ils n'avaient aucune idée de la difficulté d'obtenir un visa pour un syndicaliste ayant 11 ans de communisme clandestin derrière lui. Tout s'arrange, et Mercier rencontre Frank Buchman à la conférence.

Un pasteur luthérien de Pennsylvanie ne parlant pas français, et un ouvrier français qui n'avait jamais quitté son continent : c'est une étrange rencontre des cœurs et des esprits. Buchman voit l'humain dans l'athée militant, et Mercier le révolutionnaire dans le chrétien convaincu. Mercier dit de Buchman : « Il avait cette marque de tous les vrais révolutionnaires - une vision, et il m'a aidé à trouver une vision aussi ».

 

Maurice Mercier in Caux with William NKomo, François Bekoungou and Harry Wickham
Maurice Mercier (2e à gauche) à Caux avec William Nkomo, François Bekoungou et Harry Wickham

 

Inspiré par les délégations d'entreprises américaines qu'il a rencontrées à Mackinac, Mercier décide d'œuvrer pour des rencontres similaires à Caux à son retour en Europe. Il parcourt tout le nord de la France en encourageant les ouvriers à venir à Caux et à faire financer le voyage par leur direction. Les conférences de Caux sont prolongées cette année-là pour accueillir ces délégations, et à l'automne 1951, 80 entreprises françaises, principalement de l'industrie textile, envoient des groupes en Suisse.

 

Maurice Mercier, Robert Carmichael, Henri Desbrueres, Henri Macaux, Leonida Macciotta in Caux 1952
Maurice Mercier (à gauche) in Caux avec Robert Carmichael, Henri Desbrueres, Henri Macaux et Leonida Macciotta

 

Un industriel du textile raconte : « J'ai fini par me rendre compte que je traitais mon entreprise comme ma propriété personnelle. Il me semblait tout à fait normal de demander aux ouvriers de faire des courses pour moi, de me servir en charbon à l'usine pour chauffer ma maison... J'ai décidé de changer complètement ma façon de vivre ».

Une atmosphère de confiance s'est créée.

Un opérateur de machines-outils déclare: « Je pensais que les bourgeois et les patrons étaient arrogants et mauvais, qu'ils ne pensaient qu'à dominer le prolétariat et à nous maintenir à terre. Je ne pouvais pas les imaginer en train de surmonter la barrière qui nous séparait et de travailler à la construction d'un monde nouveau ».

« Une atmosphère de confiance s'est créée », commente Mercier la situation. Cela a conduit à un accord sectoriel en 1953, qui a transformé les conditions de travail et les relations industrielles dans les 7'000 usines textiles françaises, qui employaient 648'000 personnes. 

 

Ecoutez un discours de Maurice Mercier à Caux (1958)

 

Regardez un entretien avec Maurice Mercier, filmé en 1971 (17'09 - 18'40)

 

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Cette histoire fait partie de notre série « 75 ans de récits » qui célèbre le 75ème anniversaire de l'I&C Suisse avec une histoire pour chaque année, de 1946 à 2021. Chaque histoire raconte comment une personne a trouvé l'inspiration et une nouvelle direction à Caux. Si vous souhaitez raconter votre histoire ou celle d'une personne que vous connaissez, merci d’envoyer vos idées par e-mail à John Bond ou Yara Zhgeib. Si vous souhaitez savoir plus sur les premières années d'Initiatives et Changement et sur le centre de conférence de Caux, cliquez ici et visitez la plateforme For A New World.

 

  • * Jean-Jacques Odier, Nous rêvions de changer le monde (Editions Ouverture)
  • ** anciennement connues comme Réarmement Moral
  • Enregistrement: Initiatives et Changement, remastérisé numériquement par Leif Söderlund en 2020
  • Photo en haut M. Mercier: Danielle Maillefer
  • Photos texte: Initiatives et Changement
  • Vidéo: Crossroad of Nations, 25 years of Caux de IofC & For a new world Archives
  • Relecture: Jean Fiaux

 

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