1965: Robert Carmichael - Une industrie qui met l'homme au premier plan

Par Andrew Stallybrass

26/05/2021
Robert Carmichael and Indian

 

C'est en 1965, à Rome qu'a été signé le premier accord librement négocié entre les pays industrialisés et les pays en développement sur le prix d'une matière première, en l'occurrence le jute. Cet accord pionnier était en grande partie l'œuvre d'un révolutionnaire improbable, qui était un visiteur régulier de Caux dans les années 1950 et 1960.

 

Robert Carmichael answering questions in Caux
Robert Carmichael répond à des questions à Caux

 

Robert Carmichael était un industriel français qui croyait, selon les termes d'un observateur, « que mettre les gens au premier plan est la seule voie possible pour l'industrie ». Il a rencontré le Réarmement moral (aujourd'hui Initiatives et Changement) juste après la fin de la guerre et a mis ses principes en pratique dans ses usines, qui transformaient le jute pour la fabrication de ficelles, de sacs et de nattes.

Il travaille ensuite en étroite collaboration avec un vieil antagoniste, Maurice Mercier (voir 1951), pour apporter un nouvel esprit de concertation à l'industrie textile française. Et il se sent poussé à appliquer cette approche aux relations entre les industries européennes qui transformaient le jute et les agriculteurs de l'Inde et du Pakistan oriental (aujourd'hui Bangladesh) qui le cultivaient.  

 

Robert Carmichael discussion solutions for factory with workers from Montereau in their kitchen
A la recherche des solutions dans la cuisine d'un ouvrier à Montereau, France

 

En 1951, Carmichael en visite à Calcutta  est horrifié par la misère qu'il voit dans les rues de la ville. Une pensée claire lui vient : « J'ai une responsabilité vis-à-vis des millions de paysans cultivant le jute qui meurent de faim ». Il accepte cette responsabilité comme une vocation et passe à l'action.

Il accepte cette responsabilité comme une vocation et passe à l'action.

La première étape consiste à former une association de tous les importateurs européens de jute. Carmichael en devient le président. En 1959, lors de la conférence annuelle de l'association, il déclare : « Si l'industrie européenne du jute fait un effort pour créer une économie saine dans ce secteur avec l'Inde et le Pakistan, elle peut trouver sa véritable raison d'être. Pour ce faire, les motivations de base des industriels européens doivent subir un changement fondamental ».

 

Robert Carmichael Stockholm conference participants
Les délégué-e-s à la conférence de Stockholm, où Robert Carmichael propose de démissionner.

 

Cette proposition n'est pas bien accueillie et Carmichael  propose de démissionner. Lorsque ses adversaires ne parviennent pas à se mettre d'accord sur un successeur, on lui demande de reprendre son poste.

Malgré une arthrite de plus en plus handicapante, Carmichael fait des allers-retours en Asie, tissant de nouveaux liens entre l'Inde et le Pakistan et les huit pays européens importateurs de jute. Les spéculateurs et les hostilités entre l'Inde et le Pakistan compliquent sa tâche.

 

Robert Carmichael public meeting in India or Pakistan
En Inde

 

En 1965, tous les pays producteurs ou transformateurs de jute se réunissent à Rome, sous les auspices de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. Il s'agit de s'entendre sur le prix du jute à payer aux cultivateurs indiens et pakistanais. Plusieurs délégations arrivent avec des instructions qui auraient rendu toute conclusion impossible, et les collègues européens de Carmichael ne veulent pas qu'il s'engage dans un camp ou dans l'autre.

Depuis des années, Carmichael avait noué des amitiés personnelles avec chacun des hommes présents à la conférence, ce qui l'a beaucoup aidé à surmonter les obstacles. Il offre la présidence du débat à la personne la plus problématique. Étonné et flatté, cet homme accepte la responsabilité d'arbitre, et s'acquitte impeccablement de sa tâche sans imposer ses propres arguments.

Carmichael a introduit dans cette rencontre un tel esprit de franchise que l'un des délégués asiatiques propose un chiffre qui est immédiatement accepté.

Au cours d'une conversation amicale avec un autre homme, Carmichael découvre que les parties étaient d'accord sur plus de sujets que ce que leurs instructions officielles leur permettaient de révéler.

Tout le monde s'attendait à ce que les chiffres mis sur table au départ soient si éloignés les uns des autres qu'un accord serait impossible. Cependant, Carmichael a introduit dans cette rencontre un tel esprit de franchise que l'un des délégués asiatiques propose un chiffre qui est immédiatement accepté. Les autres détails ont ensuite été réglés presque automatiquement.

Pour la première fois, le prix d'une matière première de base avait été librement négocié entre partenaires égaux. Cela prouvait qu'une approche similaire était possible pour d'autres négociations commerciales internationales. 

 

Robert Carmichael and his wife with workers from Montereau and family members in Caux
Avec des employé-e-s et des membres de leurs familles à Caux

 

Il y a une petite annexe à cette histoire. Au début de la relation de Carmichael avec le RAM, un ami avait remis en question son style de vie très actif. Cet homme avait souligné qu'en tant que chrétien  engagé, il était certain que Carmichael résisterait si le diable essayait de le tenter avec des péchés évidents. Mais, avait  suggéré l'ami, au lieu de cela le diable pourrait remplir sa vie de tant de « bonnes œuvres » que Carmichaël  passerait à côté de la tâche que Dieu lui destinait en priorité.  En réponse, Carmichael a démissionné d'un certain nombre de rôles, et a dit à sa femme qu'il se sentait comme nu. Mais lorsque l'accord sur le prix du jute a été conclu en 1965, il a pu voir les fruits de ce douloureux dépouillement.

 

Une adaptation de  'The World at the Turning', par Michel Sentis et Charles Piguet

 

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Regardez Robert Carmichael dans un extrait de nos archives du film muet "Ciné Journal Suisse 1953" (00'52" - fin)

 

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Cette histoire fait partie de notre série « 75 ans de récits » qui célèbre le 75ème anniversaire de l'I&C Suisse avec une histoire pour chaque année, de 1946 à 2021. Chaque histoire raconte comment une personne a trouvé l'inspiration et une nouvelle direction à Caux. Si vous souhaitez raconter votre histoire ou celle d'une personne que vous connaissez, merci d’envoyer vos idées par e-mail à John Bond ou Yara Zhgeib. Si vous souhaitez savoir plus sur les premières années d'Initiatives et Changement et sur le centre de conférence de Caux, cliquez ici et visitez la plateforme For A New World.

 

 

 

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