1948 - Paul Misraki: Bande-son pour une nouvelle Allemagne

Par Andrew Stallybrass

04/02/2021
Paul Misraki

 

L'Allemagne était en ruines. L'Europe était en ruines. Des millions de personnes avaient été tuées, des millions d'autres blessées et déplacées. Sans compter les ruines morales, à l'origine d'un profond traumatisme collectif qui avait désespérément besoin d'être soigné. Durant l'été 1948, une revue musicale est créée à Caux, (la Bonne Route) ainsi qu'une exposition itinérante de photos et une brochure,  «Es Muss Alles Anders Werden (Tout doit être différent)». Un fabricant de papier suédois qui se trouvait à Caux, fournit le stock nécessaire pour en imprimer un million et demi d'exemplaires.

En octobre 1948, Frank Buchman et une équipe de 260 personnes quittent Caux en bus pour l'Allemagne. Comme le dit Irène Laure, une Française qui a combattu l'occupation nazie de son pays dans la résistance : «Nous avons labouré notre chemin à travers l'Allemagne comme on laboure un champ». Cette action a été décrite comme la plus grande opération non militaire en Allemagne depuis la guerre.

 

A travelling photo exhibition is prepared in Caux 1948
Préparation d'une exposition itinérante à Caux (1948)

 

Parmi tous les gens talentueux qui ont participé à ce projet novateur et stimulant il y avait Paul Misraki, un grand compositeur français de musique populaire et de musiques de films. Pendant plus de 60 ans, il a écrit la musique de 130 films pour des réalisateurs comme Jean Renoir, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard et Orson Welles.

Né à Constantinople, dans une famille juive française d'origine italienne, il est devenu, dans les années 1930, un pianiste de jazz reconnu, un arrangeur et un auteur de chansons populaires. Il a fui la France pendant l'occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale et s'est retrouvé à Hollywood. À Caux, Misraki a composé un certain nombre de chansons pour La Bonne Route, dont la musique de la chanson titre, sur des paroles d'Alan Thornhill, un pasteur anglais devenu auteur dramatique. (Cliquez ici pour écouter la chanson «The Good Road»)

La photo montre Paul Misraki dirigeant l'Orchestre de la Suisse Romande au Victoria Hall de Genève alors qu'ils enregistraient la bande sonore du spectacle, travail nécessaire parce qu'il n'était pas  possible d'emmener un orchestre symphonique complet «sur la route» en Allemagne.

 

Paul Misraki
Paul Misraki en train de répéter pour le spectacle

 

L'Allemand Peter Petersen (voir l'histoire de 1947) faisait partie de l'équipe technique du spectacle. Dans le chœur se trouvait Jacqueline Piguet-Koechlin, âgée de 19 ans. Elle et sa famille avaient été forcés de quitter l'Alsace en 1940. Dans un fascicule contenant des lettres adressées à ses parents, elle décrit avec force détails les bus qui sillonnent l'Allemagne, à travers des villes en ruines. Elle écrit : «C'est ce que j'avais voulu. Sous l'occupation, j'avais voulu que les Allemands aient leur part de souffrance. Lorsque je me suis jointe à cette entreprise et que j'ai reporté mes études universitaires d'un an, je me suis sentie fière de prendre soin de l'ennemi vaincu. Mais je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer une telle souffrance. Et j'ai pleuré.»

L'équipe a organisé 200 réunions et spectacles publics en 11 semaines, y compris dans 10 des 11 parlements nationaux. Dans le groupe se trouvaient deux Juifs français, dont l'un avait perdu 15, l'autre 22 membres de leur famille dans les camps de concentration nazis.

Le London News Chronicle a cité un représentant officiel  du gouvernement militaire qui a déclaré : «Vous [Initiatives et Changement*] avez fait bien plus en deux jours pour montrer au peuple allemand ce qu'est la démocratie que ce que nous avons pu faire en trois ans».

 

Cliquez ici et écoutez la chanson  "Es muss alles anders werden" (1947/48).

 

 

Image
The cast of The Good Road meet the audience backstage after the show in Germany 1948
 Les acteurs et actrices de "The Good Road" rencontrent le public dans les coulisses après un spectacle en Allemagne (1948)

 

 

Cette histoire fait partie de notre série « 75 ans de récits »  qui célèbre le 75ème anniversaire de l'I&C Suisse avec une histoire pour chaque année, de 1946 à 2021. Chaque histoire raconte comment une personne a trouvé l'inspiration et une nouvelle direction à Caux. Si vous souhaitez raconter votre histoire ou celle d'une personne que vous connaissez, merci d’envoyer vos idées par e-mail à John Bond ou Yara Zhgeib. Si vous souhaitez savoir plus sur les premières années d'Initiatives et Changement et sur le centre de conférence de Caux, cliquez ici et visitez la plateforme For A New World.

 

  • *anciennement connue sous le nom de Rearmament moral
  • Photos: Initiatives et Changement
  • Enregistrements audio: Initiatives et Changement
  • Traduction/Relecture: Claire Fiaux-Martin

 

Featured Story
Off

sur le même thème

Zeller family black and white

1956 – Les Zeller: Une famille s'investit à Caux

« Nous avons eu la grande joie de décider de vendre notre maison et de donner l'argent à Caux », a déclaré Anneli à la conférence du 29 juillet 1956. « L'homme à qui nous l'avons vendue a été tellemen...

Freedom scene square

1955 - Liberté: « Pensez-vous que vous pourriez écrire une pièce de théâtre? »

« Nous avons été catapultés dans l'histoire », déclare Manasseh Moerane, l'un des trois scénaristes de Liberté. La pièce de théâtre est vue par 30 000 personnes dans toute l'Europe et la demande était...

Saidie Patterson

1954 - Saidie Patterson: « Enterrer la hache de guerre ou enterrer les morts »

Lorsque Saidie Patterson, une syndicaliste d'Irlande du Nord, prend la parole à Caux en 1954, elle tient à souligner que le Réarmement Moral (aujourd'hui Initiatives et Changement) n'avait pas affaibl...

Mohamed Masmouti

1953 – Mohamed Masmoudi: « Arrête de maudire les Français. »

En 1953, Mohamed Masmoudi, un jeune nationaliste tunisien qui mène une existence semi-clandestine, vient à Caux. C'est d'ailleurs plus ou moins clandestinement qu'il avait passé la frontière suisse. À...

Maurice Mercier 1951

1951 - Maurice Mercier: « Pas un cri de haine »

Jean-Jacques Odier n'est pas très impressionné lorsqu'il rencontre pour la première fois Maurice Mercier, l'homme à l'origine des grandes délégations industrielles françaises qui visitent Caux en 1951...

Maclean wedding Caux 1958 square

1952 - Elsbeth et Adam McLean: Un mariage à Caux

Lorsqu'Elsbeth Spoerry travaillait à remettre en état un Caux Palace passablement abîmé pour y accueillir les premières conférences en 1946, elle était loin de se douter que, six ans plus tard, elle s...

Yukaki Shoma young

1950 - Yukika Sohma: « Le Japon peut renaître »

Le drapeau japonais flottait devant le centre de conférences lorsque 64 Japonais-e-s sont arrivé-e-s à Caux en 1950. Ce fut un moment émouvant : au Japon, toujours sous occupation américaine, il était...

Max Bladeck

1949 - Max Bladeck: Au-delà de la lutte des classes

C'est dans les années vingt, alors qu'il était encore mineur, que Max Bladeck rejoint les rangs du parti communiste allemand. Sa visite au centre de conférence à Caux en 1949 changera sa vision du mon...

Peter Petersen

1947 - Peter Petersen: « Toutes nos défenses se sont effondrées. »

«A cette époque, même un chien aurait refusé un morceau de pain de la main d'un Allemand», se souvient Peter Petersen, l'un des 150 Allemands que les Alliés ont autorisés à venir à Caux en 1947. Ils o...

Trudi Trüssel

1946 - Trudi Trüssel: « On ne peut pas construire un monde nouveau avec une seule classe sociale »

« Au plus profond de moi-même, je blâmais les riches et je les tenais pour responsables du malheur de tant de gens. Je ne pouvais accepter que quelques-uns puissent avoir tout ce qu'ils voulaient san...

Yara Zgheib

75 ans, 75 récits

« Mon histoire n'est pas spéciale, ni seulement la mienne. Elle appartient à ce centre de conférence qui a 75 ans et possède des centaines de milliers de trajets en train, de promenades, de discussion...