1953 – Mohamed Masmoudi: « Arrête de maudire les Français. »

De Andrew Stallybrass

05/04/2021
Mohamed Masmouti

 

Dans les années 1950, le « vent du changement » souffle sur le continent africain. De nombreux pays connaissent des troubles, avec des mouvements nationalistes militants, notamment les territoires français d'Afrique du Nord, l'Algérie, le Maroc et la Tunisie. Au début de la décennie, 10 pays d'Afrique sont indépendants. À la fin de la décennie, en 1960, ils étaient 26.  

En 1953, Mohamed Masmoudi, un jeune nationaliste tunisien, vient à Caux. Il n'a pas encore 30 ans. Il est alors le principal représentant en France du mouvement nationaliste Néo-Destour et mène une existence semi-clandestine. C'est d'ailleurs plus ou moins clandestinement qu'il avait passé la frontière suisse.

Masmoudi a de bonnes raisons de détester la France et le peuple français. Il a passé du temps en prison et, à Caux, il apprend que son frère a été arrêté. Mais c'est aussi à Caux qu'il rencontre des Français « qui étaient différents" et a eu des « conversations honnêtes » avec eux.

Prie pour que Dieu me bénisse, mais arrête de maudire les Français.

Le troisième jour, inspiré par ce qu'il a entendu au sujet des réconciliations entre Français et Allemands à Caux, il s'adresse à la conférence:  «J'étais méfiant, peu confiant et très susceptible... Ma mère m'a dit dans une lettre qu'elle priait pour que Dieu me bénisse et maudisse les Français (certains policiers français l'avaient menacée en disant qu'ils projetaient de me tuer). Je lui ai répondu : 'Prie pour que Dieu me bénisse, mais arrête de maudire les Français.' A mon avis, c'est là, le début du changement". (voir un extrait de son discours à Caux ci-dessous).

 

Masmoudi letter
                       

 

À Caux, il perd sa haine du peuple français. Il retourne à Paris et, au centre du Réarmement moral (aujourd'hui connu sous le nom d'Initiatves et Changement) de cette ville, autour d'un repas, il rencontre Jean Basdevant, alors responsable des affaires tunisiennes au ministère français des affaires étrangères. Une relation de confiance s'instaure entre eux. Basdevant et Masmoudi deviennent des membres clés des délégations qui négocient l'indépendance, que la Tunisie obtient en 1956.

Lorsque l'impasse menace, ils se retirent tous les deux dans le jardin du ministère pour un entretien privé. Un historien français de l'époque parle d'un « contrat de confiance" entre eux. Un commentateur suggère même que les deux hommes avaient plus de mal avec leurs propres délégations qu'entre eux. Plus tard, Masmoudi devient le premier ambassadeur tunisien en France après l'indépendance.

Lorsque l'impasse menace, ils se retirent tous les deux dans le jardin du ministère pour un entretien privé.

En 1956, alors qu'il dirigeait la première délégation tunisienne post-indépendance auprès des Nations unies à New York, le président Bourguiba déclara : "Le monde doit savoir ce que le Réarmement moral a fait pour notre pays ».

L'homme d'État français Robert Schuman a écrit à Buchman : « Il ne fait aucun doute que l'histoire de la Tunisie et du Maroc aurait été différente s'il n'y avait pas eu le Réarmement moral ». 

Quant à Masmoudi, il affirme : « Sans le Réarmement moral , nous serions aujourd'hui engagés en Tunisie dans une guerre à mort contre la France [...]. La Tunisie serait aujourd'hui une seconde Indochine ».

Au cours de ces années, le centre de conférences à Caux a accueilli des délégations de nombreux autres pays africains en chemin vers l'indépendance vis-à-vis des puissances coloniales occidentales, notamment le Ghana et le Nigeria, le Kenya et le Cameroun.  

 

Mohamed Masmoudi (centre), Si Bekkai
Mohamed Masmoudi (centre) avec Si Bekkai (gauche) à Caux

 

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Cette histoire fait partie de notre série « 75 ans de récits » qui célèbre le 75ème anniversaire de l'I&C Suisse avec une histoire pour chaque année, de 1946 à 2021. Chaque histoire raconte comment une personne a trouvé l'inspiration et une nouvelle direction à Caux. Si vous souhaitez raconter votre histoire ou celle d'une personne que vous connaissez, merci d’envoyer vos idées par e-mail à John Bond ou Yara Zhgeib. Si vous souhaitez savoir plus sur les premières années d'Initiatives et Changement et sur le centre de conférence de Caux, cliquez ici et visitez la plateforme For A New World.

 

 

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